De l’oxygène pur pour réveiller le cerveau

Les traitements en caisson hyperbare auraient un effet bénéfique pour soigner les personnes victimes d’un accident vasculaire cérébral. Respirer de l’oxygène à 100 % semble en effet relancer la formation de nouveaux neurones.

Ici, on peut vraiment "plonger à sec", sept jours sur sept, 24 heures sur 24. Soit "descendre" à 15 mètres sous l'eau… sans jamais quitter le plancher des vaches. Mais ces séances n'ont rien de ludique ni de sportif. Elles sont simulées et thérapeutiques et se déroulent dans des caissons dits hyperbares. Formes rondes, lourdes portes d'acier flanquées de hublots, tableaux de bord riches en cadrans… Dans ces pièces aux faux airs de sous-marin situées dans l'Unité de traitement par oxygène hyperbare (Utoh) à l'hôpital Pasteur de Nice (Alpes- Maritimes), l'objectif est simple : soigner les patients en leur faisant respirer de l'oxygène pur, à 100 % et non à 21 % comme dans l'air ambiant. Depuis des décennies, ce lieu, comme une vingtaine d'autres en France, est habituellement réservé à des situations d'urgence (intoxications graves au C0, accidents de décompression chez les plongeurs) ou à des pathologies chroniques comme les plaies dont souffrent certains diabétiques ou les brûlures secondaires aux traitements de cancers par radiothérapie.

 

Mais depuis peu, ce sont les effets de l'oxygène sur le cerveau qui intéressent les spécialistes. Les neurones pourraient en effet tirer bénéfice d'un apport d'oxygène pur, en particulier ceux des patients victimes d'un accident vasculaire cérébral (AVC). Et ce, même plusieurs mois après l'accident, quand la récupération spontanée et la rééducation active (kinésithérapie, ergothérapie…) ont atteint leurs limites et qu'aucune nouvelle amélioration ne survient. Des travaux pionniers conduits sur une vingtaine de patients ont ainsi commencé à Nice, avec des résultats préliminaires plutôt encourageants présentés ce printemps lors de la réunion de la Société de médecine et de physiologie subaquatiques et hyperbares de langue française (Medsubhyp). Non encore publiés, ils montrent que respirer de l'oxygène pur améliore notamment le périmètre de marche des patients. Soit 70 mètres supplémentaires parcourus sans fatigue dans le groupe ayant bénéficié de ces séances.

Tout a commencé en 2013 lorsqu'un patient niçois, victime d'un AVC, demande à sa neurologue de bénéficier de traitements en caisson hyperbare, comme le rapportent de récents travaux israéliens dont il a connaissance. Le Pr Manuela Fournier- Mehouas, médecin rééducatrice à l'hôpital l'Archet de Nice, contacte alors des spécialistes, des médecins "hyperbaristes" de l'Utoh, Andreas Kauert et Bernard Gamain. Tous deux étudient les résultats d'études menées au centre Sagol de médecine hyperbare de Tel Aviv (Israël), publiés au printemps de la même année dans la revue Plos One.

L'équipe israélienne est en effet l'une des plus expérimentées au monde, avec plus d'une centaine de patients pris en charge quotidiennement. Son responsable, Shai Efrati, se passionne depuis longtemps pour les rapports entretenus entre oxygène et cerveau - ce dernier ne représente que 2 % du poids du corps mais consomme à lui seul 20 % de l'oxygène de l'organisme. Le cerveau peut ainsi perdre jusqu'à deux millions de neurones par minute en cas de non-oxygénation, comme dans le cas d'un AVC, lorsqu'une artère se bouche empêchant le sang d'irriguer les tissus. D'où l'adage "time is brain" ( "le temps, c'est du cerveau") qui prévaut dans les centres d'urgence, illustrant la nécessité d'une prise en charge aussi rapide que possible. Mais les travaux de Shai Efrati font état d'une nouvelle donnée. Ils établissent qu'un apport d'oxygène pur, même plusieurs mois après la survenue de l'AVC, peut aider le cerveau à récupérer. "Les recherches de l'équipe israélienne, menées auprès de 74 patients, ont démontré pour la première fois que l'oxygénothérapie hyperbare (OBH) améliore de façon importante les fonctions neurologiques et la qualité de vie, jusqu'à 36 mois après l'AVC", détaille Bernard Gamain, responsable de l'Utoh de Nice. Le protocole thérapeutique suivi consistait en 40 séances d'OHB, à raison d'une séance quotidienne cinq jours sur sept pendant deux mois. "Cette approche a prouvé, imagerie TEP (tomographie par émission de positons) à l'appui, que réveiller le cerveau avec de l'oxygène est possible", poursuit le spécialiste.

Une amélioration de la marche a été constatée

L'équipe niçoise a alors voulu confirmer cette piste et a suivi le même protocole auprès d'une vingtaine de patients. "Nos moyens étaient plus modestes : nous avons pu constater qu'il se passe bien quelque chose au niveau cérébral, même si nous n'avons pas pu disposer d'une TEP", commente Bernard Gamain. Ainsi, la distance parcourue sans fatigue par les patients passe de 253 m à 325 m, selon les tests de marche réalisés avant et après OHB. "Un gain qui peut sembler modeste aux personnes valides mais qui est très apprécié des patients", poursuit le spécialiste. L'étude niçoise n'a pour l'heure pas constaté d'amélioration sur le plan de la préhension ou du langage. Mais d'autres paramètres (mémoire, cognition, etc.) doivent encore être analysés.

Ces résultats montrent surtout qu'un mécanisme extrêmement important est à l'oeuvre lors de ces séances : l'oxygène semble relancer la neurogenèse, c'est-à-dire la formation de nouveaux neurones dans une zone précise du cerveau, appelée la "zone de pénombre". En cas d'AVC, les cellules nerveuses situées au coeur de la zone touchée par la privation d'oxygène, dite zone de nécrose, sont en effet irrémédiablement détruites. En revanche, d'autres pourraient être sauvées, comme celles situées en périphérie, dans cette zone de pénombre. "C'est là que l'oxygène pourrait agir pour relancer l'activité des neurones non encore détruits", explique Rodrigue Pignel, médecin hyperbariste aux hôpitaux universitaires de Genève, en Suisse. Passionné lui aussi par les possibles effets régénérateurs de l'oxygène sur le cerveau, il a récemment adapté le protocole à un enfant. Titouan a été victime d'un AVC en 2013, à l'âge de 6 ans, en raison d'une malformation vasculaire. "Ses parents nous ont contactés et nous nous sommes mis en lien avec son neurologue pour discuter de son cas", détaille le médecin. Les séances d'oxygénothérapie ont eu lieu durant l'été 2016. Depuis, les parents attestent d'une légère amélioration de l'état de Titouan. Un "plus" qui devra être confirmé par l'imagerie pour vérifier si des modifications sont réellement perceptibles.

Étendre le test à d’autres affections neurologiques

Outre les avancées fondamentales qui préciseront comment se forment les nouvelles connexions entre les neurones, les hyperbaristes se passionnent déjà pour les mécanismes qui feraient intervenir dans le cerveau des cellules souches circulantes en association probable avec divers facteurs de croissance (Bdnf, Vgef…). Mais ils se demandent aussi si le processus de neurogenèse pourrait être modulé en fonction du nombre de séances ou des variations de pression. Ils s'intéressent aussi à de nouvelles applications potentielles. "Pourquoi ne pas tester le caisson dans d'autres affections neurologiques, comme les traumatismes crâniens, face aux hémorragies méningées ou en cas de maladies neurodégénératives telles Alzheimer et Parkinson ?" suggère Bernard Gamain. La plongée dans le cerveau ne fait que commencer.

 

source: https://www.sciencesetavenir.fr/sante/cerveau-et-psy/de-l-oxygene-pur-pour-reveiller-le-cerveau_116881

 

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